A propos du gaspillage alimentaire

Vivre en Harmonie

Janvier 2014

POINT DE VUE

A propos du gaspillage alimentaire

par Jean-Louis Schmitt

Le fait est notoire : un Français jette annuellement environ une vingtaine de kilos de nourriture dont une partie non négligeable (de l’ordre de 7 kilos) est encore dans son emballage d’origine ! Voilà qui est non seulement choquant mais, en regard de ceux qui meurent de faim, profondément immoral ! Afin de sensibiliser le public quant à la réalité de cette aberration, le ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire a décrété une 1ère « Journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire » [1]. Un évènement qui fait écho à la « Journée mondiale de l’alimentation » créée en 1979 par la FAO (Organisation des Nations-Unies pour l’Alimentation)…

L’image peut sembler quelque peu crue mais, lorsque vous voyez quatre vaches broutant paisiblement dans un pré, dites-vous que toutes les quatre vont bien entendu subir l’horrible passage à l’abattoir pour y être égorgées, écorchées, découpées… mais que l’une d’elles finira non pas dans l’estomac de ceux qui prétendent ne pas pouvoir se passer d’aliments carnés, mais directement à la poubelle ! On peut faire la même projection en remplaçant les bovins par les millions de volailles, de lapins, de moutons… élevés et abattus chaque année dans notre seul pays ou encore les milliers de tonnes de poissons [en l’occurrence on ne parle même plus de nombre mais de volume…] et de crustacés arrachés impitoyablement à l’océan. De même peut-on également imaginer les masses invraisemblables de fruits et de légumes qui, pour d’innombrables bonnes mais surtout mauvaises raisons, finiront directement à la poubelle…


D’un côté on jette…

Ainsi va notre société : en dépit des crises économiques qui touchent le plus grand nombre, on jette…

En résumé, on se comporte de manière on ne peut plus indécente en gaspillant jusqu’au pain qualifié il n’y a pas si longtemps encore de « nourricier » ! Voilà qui ferait se retourner plus d’un ancien dans sa pauvre tombe s’il en avait la possibilité : une telle gabegie n’aurait en effet pas même été imaginable du temps de nos grands-parents où, avant même que le terme n’existe seulement, on avait un talent inné du recyclage et de l’accommodation des restes ! Autre caractéristique de cette époque : un profond respect de la nourriture il est vrai souvent chiche et on ne peut plus frugale en ces temps-là et que, pourtant, on allait jusqu’à bénir à chaque passage à table !

Désacralisés, dénués de leur valeur intrinsèque, les aliments sont désormais jetés sans le moindre égard : pas même les cochons n’ont droit aux restes des collectivités eu égard à des règles sanitaires de plus en plus draconiennes… Bref et c’est un comble, voilà qu’on en est quasiment à célébrer le passage du camion-benne des éboueurs qui débarrasse la société de ses innombrables et décidément très encombrants rebuts !

… de l’autre, des gens peinent à avoir seulement de quoi manger !

Paradoxalement, les inscriptions et les demandeurs d’aide alimentaire ne cessent d’augmenter ! La Croix-Rouge française par exemple enregistre une hausse de 8 % de bénéficiaires supplémentaires pour 2012 : les chiffres pour 2013 iront selon toute vraisemblance dans le même sens… Et la situation n’est guère meilleure du côté de la Banque Alimentaire et des Restos du Cœur où la hausse des inscriptions est tout aussi significative et permanente !

Société de surconsommation !

Les causes de ce gigantesque gaspillage alimentaire sont nombreuses ! Selon la Commission Européenne « l’origine du gaspillage dans les 28 pays de l’UE proviendrait à 42 % des ménages, à 39 % de l’industrie agroalimentaire, à 5 % des détaillants et à 14 % de la restauration. L’organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) […] note que 54 % des pertes sont enregistrées dans les phases de production, de récolte et de stockage, le reste relevant du gaspillage alimentaire au sens propre, au stade de la préparation, de la distribution ou de la consommation. A l’échelle mondiale, la FAO évalue à 565 milliards d’euros le coût direct de ce gaspillage… » [2].

Pour ne citer que l’exemple de Rungis, ce sont quelque 5 000 tonnes de déchets organiques qui sont générés annuellement : des invendus qui pourraient aisément être cédés à bas prix ou, mieux encore, offerts à des nécessiteux ! C’est le cas pour une infime partie de ces produits, le reste, la plus grosse part, étant impitoyablement détruit…

Mais alors, me direz-vous : pourquoi produire tant alors même que l’on sait par avance le gâchis qui en découlera ? C’est une bonne question à laquelle il n’est pourtant pas facile de répondre en deux lignes !

Beaucoup de fruits et de légumes sont écartés des réseaux de vente uniquement en raison de leur aspect visuel [trop gros, trop petits, esthétique non conforme au cahier des charges imposées par les grandes surfaces…] ! L’histoire du « concombre tordu » est à ce propos éloquente : les super et hypermarchés ne veulent pas de ces légumes informes pour la simple raison « qu’ils ne rentrent pas dans les cases ». Les producteurs n’ont donc d’autre choix que de s’y plier… et de jeter leurs concombres tordus !

Certains produits laitiers sont retirés des rayons bien avant la date limite de consommation [DLC] au motif que le client ne veut pas d’une DLC courte… Dans certains hypermarchés, du pain est fabriqué en continu jusque peu avant l’heure de fermeture tout simplement pour que les rayonnages soient encore bien garnis lorsqu’arrivent les chalands tardifs… Et ce tout en sachant qu’une grande partie de cette production ira dans la benne !

Nous sommes là bien loin de la « sobriété heureuse » appelée de ses vœux par un Pierre Rabhi tout aussi perplexe face à cette prodigalité qui touche à l’indécence [3] que nous pouvons l’être à notre tour ! C’est que, la modération en toute chose, notre bonne vieille société n’en veut pas ! Au contraire, elle cherche à aller toujours plus loin, plus vite, plus profond [tiens, à propos : la pêche en eaux profondes, il faudra qu’on en reparle…], produire toujours plus [quitte donc à en jeter près de la moitié], exploiter son prochain, s’enrichir sur le dos des autres, détruire, détruire encore et toujours… Est-ce là la modernité tant souhaitée, le rêve, l’aboutissement de notre existence ? Quelle déception ! Quelle cruelle désillusion ! Et quel gigantesque gâchis…

Gâchis non seulement monstrueux en regard de son volume et de ceux qui souffrent de la faim chez nous mais également terrifiant de par les répercussions calamiteuses pour le reste de la planète ! En effet, inutile de se voiler la face : produire tel que les pays occidentaux le font actuellement équivaut à affamer littéralement les pays émergents en raison de l’inflation, de la montée inexorable du coût des matières premières que cela provoque… Car, ne nous berçons pas d’illusions : plus nous gaspillons ici, plus l’ensemble des prix grimpent de concert partout où l’on produit des matières premières ! [4]

Le consommateur joue donc un rôle non négligeable voire primordial dans cet authentique drame ! Afin de lutter efficacement et concrètement contre le gaspillage alimentaire, ce n’est donc pas une journée d’information qu’il faut y consacrer –même si c’est un bon début- mais, de toute évidence et urgemment, il faut en faire une priorité absolue et mondiale !

Il en va aussi de notre dignité…

  1. 16 octobre 2013
  2. Le Monde « Le vaste chantier de la lutte contre le gaspillage alimentaire » (16 octobre 2013)
  3. En France, plus de sept millions de tonnes de déchets alimentaires sont jetés tout au long de la chaîne alimentaire !
  4. Voir [ou revoir] le film « Taste the Waste, Nos poubelles passent à table » de Valentin Thun (2011, Allemagne, 88mn).

P.S. :
Nous avons rajouté du gras dans les deux derniers paragraphes de la lettre de Jean-Louis Schmitt.

 

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