La motte de terre

Photo de chat sauvage (Felis silvestris)

Chat sauvage (Felis silvestris).
© 2013 JLS

Vivre en Harmonie

Archive 2013

POINT DE VUE

La motte de terre

par Jean-Louis Schmitt

Il était tôt, le jour pointait à peine, je marchais depuis une bonne heure déjà ! J’avançais précautionneusement, afin de causer le moins de désordre possible à ces lieux où je me sentais invité : à ce titre, il convenait donc de bien se conduire et de ne pas se croire en « terrain conquis » ! Je m’arrêtais souvent pour observer tantôt un oiseau ou pour m’aplatir à la manière d’un sioux au passage d’un renard ou, plus prosaïquement, pour jouir tout simplement du calme et de la paix émanant de l’endroit !

La nature est accueillante pour qui l’aime et la respecte : nous autres humains avons trop tendance à nous approprier systématiquement tout ce qui nous entoure, paysages et bêtes y compris ! Ce n’est pas ainsi que je conçois l’accueil : un minimum de réserve, je crois, s’impose en toutes circonstances a fortiori lorsque l’on foule des terres qui ne vous appartiennent pas !

Ainsi suis-je souvent choqué par l’attitude suffisante et dominatrice de bien des promeneurs qui se conduisent partout où ils vont comme ils le feraient chez eux ! Imaginent-ils un seul instant combien l’inverse les heurterait ? Que de hauts cris seraient poussés si des « étrangers » venaient se vautrer sans gêne aucune dans leur salon ou sur leur pelouse ! Assurément, nos valeurs sont totalement perverties et faussent considérablement jusqu’à nos comportements les plus ordinaires. De la même manière et allant bien plus loin encore, les chasseurs s’arrogent-ils le droit de vie et de mort sur des animaux qui ne leur appartiennent en rien, n’appartenant d’ailleurs à quiconque si ce n’est à la Nature ! Troublantes constatations qu’étaient celles de ce moment où, marchant paisiblement le long d’une haie vive, je m’offusquais de l’attitude de mes pairs tout en profitant de la magnificence d’un lieu pourtant des plus ordinaire : un bout de campagne comme chaque rural peut quasiment en trouver à quelques minutes seulement de chez lui !

J’en étais là dans mes considérations métaphysiques lorsque mon regard se posa sur une chevrette broutant calmement de l’autre côté du fossé que je longeais : bien qu’elle se trouvât à une trentaine de mètres, je la distinguais parfaitement et son attitude sereine ne traduisait manifestement aucune crainte ! Toute occupée à sa tâche elle ne s’était pas aperçue de mon approche tranquille et silencieuse… Quel bonheur de pouvoir ainsi se fondre dans son environnement, de s’en sentir partie intégrante tout en sachant pertinemment qu’on y demeurera à jamais un intrus !

Fulgurante, la pensée que n’importe quel malfaisant armé aurait pu ainsi se trouver à ma place à ce moment précis et faire usage de son arme à feu me fit frissonner : jamais, décidément, je ne comprendrais comment il est possible d’exécuter froidement une bête dont le seul tort aura été de se trouver au mauvais moment là où il ne fallait pas…

Le cri puissant d’un geai fit relever la tête à la chevrette dans ma direction : elle me vit et, l’espace d’un court instant, elle me jaugea puis, toujours sans panique aucune, elle s’en retourna vers un fourré proche dans lequel elle disparut… Si le charme était rompu, la magie pourtant demeurait !

Instants bénis que ces rencontres dénuées de toute agressivité ! Merveilleuses communions avec les éléments dont nous sommes, généralement, hélas, si éloignés. Tout à mon bonheur fugace retrouvé, le cœur à nouveau en fête grâce au babil pressé d’une fauvette grisette, je poursuivis ma déambulation erratique et contemplative ! D’autres rencontres se succédèrent : un lièvre qui, me devinant de loin, s’assit sur son postérieur pour m’observer avant de poursuivre son chemin, l’envol affolé d’une alouette qui, sitôt dans les airs, distilla ses trilles puissantes, une pie-grièche écorcheur qui, frénétiquement et à intervalles réguliers, quittait son poste d’observation –un simple piquet de parc- pour chasser des insectes au sol…

Soudain, mes yeux se posèrent sur une motte de terre ! Une simple tache sombre dans l’herbe du pâturage que je longeais. Rien d’anormal en fait sauf que… Sans vraiment savoir pourquoi, la chose m’attirait ! Toujours sans me presser, je me dirigeai vers ce point fixe ! Cela dura quelques minutes durant lesquelles mon esprit, à nouveau, vagabonda inspiré par les bruits et senteurs des lieux : la quiétude à cette heure matinale était totale et pour le moins communicative ! Pour autant, je ne perdais pas de vue la motte de terre qui, me semblait-il, n’était pas si immobile que cela : ce n’était toujours qu’une simple impression mais, un léger tressaillement, un infime frémissement semblait l’avoir animé un bref instant ! Je me concentrai davantage sur « la chose » tout en poursuivant mon approche… Quelques pas encore…

Pas de doute : cette fois la motte avait bel et bien bougé ! Oh, toujours de manière imperceptible mais, quand même suffisamment pour muer mon impression en certitude que je n’avais pas rêvé. Je me figeai aussitôt et ne quittai plus mon objectif des yeux ! Parti «à l’aventure », muni de mon appareil photo, je n’avais pas pris la peine de prendre des jumelles et, ce matin-là, durant un bref instant, je le regrettai !

Deux, trois, quatre pas… La motte de terre s’anima encore : j’étais maintenant suffisamment proche pour la distinguer avec davantage de précision ! En fait, c’était bien un animal à l’affut : ses derniers mouvements me le plaçaient de dos et je pouvais très nettement distinguer une paire d’oreilles dressées. Le déclic de mon appareil photo le figea. Il me devina plus qu’il ne me vit ! Sa tête pivota dans ma direction et je pus enfin l’identifier : c’était… un magnifique chat forestier !

Un nouveau déclic et le voilà dressé, prêt à bondir… Durant une seconde, nos regards se croisèrent et puis, tout s’accéléra : déjà Félis Silvestris était sur ses pattes et détalait prestement vers le bois protecteur proche, me laissant à peine le temps de l’admirer dans toute sa beauté et sa grâce naturelle… C’était fini ! Bien malgré moi, je venais d’interrompre la traque d’un superbe animal fort discret dont, quelques minutes auparavant, je ne soupçonnais pas même la présence !

Bien que ravi par cette rencontre aussi inattendue qu’éphémère, je n’en regrettai pas moins une fois encore d’avoir ainsi perturbé l’ordre établi en ces lieux où, décidément, nous autres humains ne serons jamais autre chose que de vilains trouble-fêtes !

  26 juillet 2013

Le chat forestier d’Europe (Felis Silvestris) occupe actuellement une aire de distribution disjointe sur le continent européen. En France, l’espèce est protégée depuis 1979 et le territoire héberge l’une des plus belles populations européennes. L’animal y est signalé de longue date, mais les confusions avec le chat domestique n’ont pas facilité la compréhension de sa distribution d’autant que celle-ci a probablement évolué au cours des siècles passés.

Pour davantage de renseignements, voir ente autres : Faune Sauvage n° 280 (avril 2008) http://www.oncfs.gouv.fr/IMG/file/mammiferes/carnivores/petits/FS280_leger.pdf

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