Vive le loup !

Photo de loups. Copyright 2014 JLS

Loups. © 2014 JLS


Vivre en Harmonie

Septembre 2014

POINT DE VUE

Vive le loup !

par Jean-Louis Schmitt

Voilà un fait peu commun : un parc national français qui organise une battue d’effarouchement pour faire sortir le ou les loups de l’espace protégé afin d’être abattus en périphérie ! Le rôle d’un parc national – et celui des Écrins en l’occurrence n’y déroge pas – est d’assurer tout autant la tranquillité que la préservation des espèces ! La cueillette et, très logiquement, la chasse, y sont donc rigoureusement interdites. Voilà pour les textes ! La chose devient cependant tristement cocasse lorsqu’un directeur de parc, un préfet et une ministre passent outre la législation dans le seul but de brosser quelques individus dans le sens du poil…

Imaginons qu’il vous prenne l’envie saugrenue de vous rendre dans un des parcs nationaux de notre beau pays pour y faire la nouba entre copains ! Bien entendu, votre ramdam ne manquerait pas de déranger bouquetins, chamois, marmottes, tétras-lyre et autres résidents habituels des lieux ! Aussi, le règlement des parcs est-il rigoureux et, en toute logique, toute infraction rapidement et sévèrement sanctionnée.

Début juillet, dans les Écrins, c’est une quinzaine d’équipes constituées de gardes du parc et d’éleveurs du coin qui, munis de pétards de forte puissance, étaient chargés de ratisser le terrain afin de faire sortir le loup des bois. En bordure, les y attendaient des chasseurs prêts à les flinguer sans sommation…

Fort heureusement, aucun loup ne s’est montré !

L’affaire, pour autant, fit grand bruit ! En effet, le directeur des Écrins (1) avait autorisé cette action d’effarouchement totalement contraire au règlement du parc, ultime espace protégé pour de nombreuses espèces animales et végétales… Le préfet quant à lui, avait signé une autorisation d’abattage de loup – espèce protégée faut-il le rappeler ? – aussitôt que celui-ci franchirait les limites du parc !

Enfin, la ministre de l’Écologie (2), sans doute pour faire plaisir à quelques éleveurs, a publiquement déclaré qu’il y avait « trop de loups » en France !

300 ! Ils sont à peine environ 300, les loups qui tentent de survivre dans notre pays et ce serait trop ! Voilà qui, de la bouche d’un représentant de l’État – donc de l’ordre, de la loi, de la justice… – me semble pour le moins déplacé !

Une fois de plus, il convient de se poser des questions sur la place que nous voulons bien accorder à la faune sauvage et, plus particulièrement aux grands prédateurs que sont les loups, les ours et les lynx.

Provoquant régulièrement d’authentiques crises d’hystérie à la seule évocation de leur probable présence, ces animaux ne sont manifestement pas bienvenus et c’est peu dire ! Mais, pourquoi tant de haine ?

Jean-Claude Génot (3) tente une explication sur ce qu’il nomme une « exception culturelle française » à savoir les remous provoqués par ces quelques 300 loups alors même que ce retour se passe bien chez nos voisins allemands et suisses où Canis Lupus s’est également réinstallé ces dernières années ainsi que dans d’autres pays (Italie, Espagne) d’où il n’a jamais disparu et où la cohabitation se passe pourtant bien !

« Justement, si le loup est si mal accueilli, y compris dans certains parcs nationaux, c’est parce qu’il fait irruption dans un paysage entièrement domestiqué, véritable usine de fabrication à ciel ouvert des produits du terroir. Cette bestiole sauvage qui apparaît soudain dans ce grand jardin à la française aux allées bien droites, ça fait tache ; pour tout dire, c’est l’anarchie.

En fait, le loup n’est qu’un révélateur, celui d’une France très anti-nature arc-boutée sur ses pratiques rurales, intolérante vis-à-vis de ce qui n’est pas domestique. On chasse dans la majorité des réserves naturelles, on exploite la forêt partout à l’exception des trop rares réserves intégrales, on laisse paître les troupeaux au cœur des parcs nationaux de montagne, ce qui conduit les Cévennes à s’opposer à la présence du loup et les Écrins à faire une battue en zone centrale pour l’en faire sortir, alors que les parcs nationaux sont faits pour protéger la nature sauvage, et pas les animaux domestiques, explique Jean-Claude Génot (4) et de souligner que, si les parcs nationaux allemands ne cessent d’agrandir leur territoire, on fait l’inverse chez nous à force de grignotages et d’activités humaines agricoles et forestières : le monde rural semble ne pas supporter ces espaces laissés libres et influe considérablement dans ce sens auprès des pouvoirs publics dont, on l’a maintes fois vu, la nature est tout sauf une priorité !

« D’où vient cette intolérance, pour ne pas dire cette haine, envers la nature sauvage, véritable exception culturelle française ? Cela vient de la primauté du ruralisme et du monde agricole, et du fait que l’agriculture industrielle est une cause nationale. Avec un tel rôle économique et le soutien sans limites de l’État, le monde agricole a eu les pleins pouvoirs (contrôle du foncier, syndicat tout-puissant, création d’un organisme de recherche à son service, soutien inconditionnel de la classe politique, subventions françaises et européennes, etc.) pour mettre l’espace rural sous sa coupe et opposer son veto systématique à tout projet de protection de la nature menaçant ses intérêts.

Ce rôle démesuré accordé au monde agricole dans l’espace rural est de plus facilité par le centralisme jacobin et par le zèle des corps d’ingénieurs d’État (notamment celui du génie rural), autre particularité française, dont la formation cartésienne ne laisse aucune place à une approche sensible » poursuit Jean-Claude Génot (5) qui rappelle également la mollesse de la ministre de l’Écologie face à la disparition du lynx réintroduit dans les Vosges il y a trois décennies, programme pourtant alors soutenu par l’actuelle ministre…

Mais, comme nous l’avons déjà souligné, les priorités en matière d’environnement sont loin des préoccupations de nos édiles qui s’adonnent plus volontiers à un infâme populisme dans le but de préserver leurs intérêts personnels et cela sans le moindre égard pour le vivant qui nous entoure ! La preuve : on préfère des parcs nationaux sans loups où, pourtant, ils auraient légitimement toute leur place mais avec des moutons qui, logiquement, n’auraient rien à y faire ! Ainsi cette déclaration de Ségolène Royal : « Je fais le choix des zones où il y a incompatibilité entre le pastoralisme et des espèces qui peuvent être prédatrices » qui est révélatrice de l’incompétence de la ministre ! Voilà qui ne peut que « rallumer de vieilles querelles, donner raison aux plus extrémistes et aux plus violents et ignorer que la biodiversité, c’est aussi un partage de l’espace et non son occupation exclusive par une seule espèce ou une catégorie socio-professionnelle par ailleurs largement soutenue par l’argent de tous les contribuables. » (6).

À suivre…

  1. M. Bertrand Galtier, directeur du Parc national des Écrins, a osé ordonner que la zone coeur du Parc soit « nettoyée du loup ».
  2. Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie mais surtout ministre anti-loup, anti-ours, en somme viscéralement anti-nature ! À propos des ours, la dame déclare entre autres : « le territoire des Pyrénées n’est pas adapté à la réintroduction de l’ours » et « quand il y a pastoralisme, ma préférence va au pastoralisme »… Tout est dit !
  3. Jean-Claude Génot est ingénieur écologue, chargé de la protection de la nature au Syndicat de Coopération pour le Parc naturel régional des Vosges du Nord. Il a publié récemment Vivre avec le lynx et La nature malade de la gestion.
  4. Politis 25 juillet 2014
  5. Ibid
  6. Communiqué de l’Association Ferus (21 juillet 2014)
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