La démesure

Vivre en Harmonie

Septembre 2015

POINT DE VUE

La démesure !

par Jean-Louis Schmitt

Après la ferme des 1 000 vaches dans la Somme, la ferme des 1 000 veaux dans la Creuse (1), voilà la ferme des 1 200 taurillons en Alsace ! Quand cessera cette stupide surenchère où les chiffres finissent par ne plus vouloir dire grand-chose tant ils sont ahurissants ?

La démesure, toujours et encore ! Voilà le qualificatif qui vient instantanément à l’esprit à l’évocation de ces projets et réalisations démentielles où, de plus en plus, l’animal est désincarné pour ne plus représenter qu’un vulgaire « objet » de production ! Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais tend manifestement à s’amplifier et à constituer une forme d’élevage se voulant novatrice et prétendument salutaire pour la profession, voire pour l’humanité tout entière…

Si le but de ces exploitations « modernes » est évidemment de produire toujours plus et à moindre coût, la méthode est évidemment plus que contestable car vraisemblablement vouée à l’échec dans un avenir proche puisqu’en total désaccord avec les contraintes environnementales qui devraient être celles de nos sociétés responsables ! Enfin, et le point est loin d’être anodin : il est question d’un mode d’élevage intensif où la condition animale n’est plus guère à l’ordre du jour, noyé sous le joug d’un productivisme extrême et effréné !

Alors qu’ailleurs – comme en Italie – les « centres d’engraissement » ferment les uns après les autres pour cause de non-rentabilité, dans la Creuse ou en Alsace (2) on s’obstine dans cette voie – que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de suicidaire – qui plus est : avec la bénédiction des pouvoirs publics ! Selon certains petits éleveurs, l’argent public injecté dans ces projets leur serait bien plus profitable et permettrait à des agriculteurs dignes de ce nom de maintenir leurs exploitations en activité… Au lieu de cela, on privilégie le gigantisme qui est un authentique enfer pour les bêtes concernées et qui, de surcroît, provoque un effondrement des cours du marché…

Sont-ils aveugles et sourds, les pouvoirs publics qui laissent s’enliser des individus dans de tels projets déraisonnables ? L’incohérence en tout cas est manifeste car en totale contradiction avec les beaux principes affichés et régulièrement mis en avant en ces temps où l’on cherche désespérément des solutions à ce qui ressemble fort à notre problème majeur : le changement climatique !

Sachant combien la production de viande impacte celui-ci, il est quasiment criminel, en tous les cas pour le moins insensé et irresponsable, de continuer comme si de rien n’était et surtout comme si on ne savait pas. De nombreux auteurs et scientifiques s’accordent sur ce point pour montrer l’élevage intensif du doigt, une activité qui, selon les diverses sources, n’est pas anodine en la matière ! Ainsi est-il scientifiquement démontré que « la production d’un kilo de viande de bœuf engendre cinquante fois plus d’émissions de gaz à effet de serre que celle d’un kilo de blé » !

Dans son magnifique « Plaidoyer pour les animaux », Matthieu Ricard (3) rappelle lui aussi les conséquences dramatiques de ces élevages intensifs sur le climat – notamment de par les émissions de gaz à effet de serre – mais aussi, entre autres, combien ils influent cruellement sur les réserves d’eau potable !

Un argument régulièrement mis en avant pour justifier cette surproduction de viande consiste à faire croire aux consommateurs que c’est un mal nécessaire pour nourrir l’ensemble de la population ! Cela est évidemment faux puisque pour produire un kilo de viande, « il faut la même surface que pour cultiver 200 kg de tomates ou 160 kilos de pommes de terre ou encore 80 kilos de pommes » ;  de même « pour obtenir une calorie de viande de bœuf par élevage intensif, il faut de 8 à 26 calories d’aliments végétaux qui auraient pu être consommés directement par l’homme » (4). Mathieu Ricard souligne ainsi que l’élevage consomme chaque année 775 millions de tonnes de blé et de maïs, des céréales qui suffiraient à elles seules pour nourrir correctement les 1,4 milliard d’êtres humains les plus défavorisés…
Par conséquent, loin d’être une solution à la faim dans le monde, la production de viande appauvrit encore davantage les pays nécessiteux ! Et cela sans même évoquer le formidable et intolérable gaspillage que s’autorisent les nations les plus aisées !

Bien d’autres chiffres tout aussi éloquents sont encore disponibles mais, s’il fallait n’en citer qu’un seul, voici, à propos de l’eau nécessaire pour abreuver les animaux : toujours pour produire un seul kilo de bœuf, « on utilise en moyenne presque autant d’eau qu’un être humain qui prend une douche par jour pendant un an, soit 15 000 litres » (A. Caron « No steak ») ! Bref, environ 9 000 000 de litres d’eau pour atteindre les 600 kilos d’un broutard… Voilà qui devrait faire réfléchir !

La vie des cochons est, elle aussi, loin d’être rose !
Ils sont environ 15 millions à être élevés – et tués ! – chaque année en France, dont la très grande majorité (environ 90 %) en élevage intensif sans jamais voir la lumière du jour et dans des conditions de surpopulation dantesques… À noter qu’ils sont moins de 1 % à être élevés en plein air !
Les poulets, quant à eux, sont plus de 6 milliards à être élevés et sacrifiés annuellement dans l’Union européenne (sources PMAF) : là encore, pour la très grande majorité, dans des bâtiments surpeuplés…

On a tendance à l’oublier, tant les animaux concernés ont été progressivement réduits à l’état de simples « machines à produire » soit du lait (C/f la ferme des 1 000 vaches), soit pour les veaux et taurillons destinés aux centres d’engraissement tout comme les porcs et les millions de volailles, pour la production de viande !

Pour autant et on a tendance à l’occulter, il est bel et bien question d’êtres vivants et sensibles que l’on exploite outrageusement et sans le moindre égard ni remords quant à ce que les bêtes en question doivent endurer au cours de leur courte vie — a fortiori dans le cas de l’élevage intensif — et ce jusqu’à son terme : l’abattoir qui, quoiqu’on tente de faire croire aux naïfs, est loin d’être une simple formalité ! Divers auteurs et contrôleurs de ces usines d’extermination massive ont décrit de manière éloquente ce monde cruel et impitoyable que sont les abattoirs (5) !

Aussi, peut-on objectivement considérer l’élevage – et a fortiori les monstrueuses « usines à viande » que l’on cherche à nous imposer – comme un authentique progrès de notre société ? À voir le résultat économique, écologique, éthique et la souffrance incommensurable que tout cela ne manque pas d’engendrer, il est permis d’en douter !

  1. En fait : 1 400 jeunes bovins entassés dans des hangars, engraissés aux compléments alimentaires et aux antibiotiques, abattus 7 mois plus tard. Pour plus de renseignements : http://www.collectif-oeda.fr
  2. À travers la France, ce sont 29 projets de fermes-usines qui sont à l’étude ou à l’œuvre.
  3. « Plaidoyer pour les animaux », Matthieu Ricard (Allary Éditions, septembre 2014) http://www.matthieuricard.org/books/plaidoyer-pour-les-animaux
  4. Ibidem
  5. Pour mémoire et entre autres : « Ces bêtes qu’on abat : Journal d’un enquêteur dans les abattoirs français (1993-2008) » de Jean-Luc Daub et Élisabeth de Fontenay (28 avril 2009)
Photo d'une vache et de son veau

Avec les élevages intensifs hors sol, on est bien loin
de l’image bucolique de la vache et de son veau…
Photo : © JLS (2015)

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Un commentaire pour La démesure

  1. yolande dit :

    Excellent article de Jean-Louis Schmitt ! Il a magnifiquement bien résumé le problème. Bravo !

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